DÉBAT SUR LES « DÉBATS » :
LES FORUMS D’EL WATAN

Depuis bientôt une vingtaine d’années, le quotidien El Watan s’est forgé la réputation de diffuseur de lumières, saluée par delà les frontières. Pour beaucoup de lecteurs, il demeure cet organe d’information insoupçonné et insoupçonnable, libérant des plumes silencieuses du carcan de l’autocensure, livrant campagne contre le mensonge d’État et dessinant à jamais cette figure d’« indépendance » qui, pour beaucoup, tient lieu de vérité.

Siège de forums et de « Débats », il entend être une forteresse à partir de laquelle prend racine une réorganisation de la « société civile » et politique. À tel point qu’un universitaire de ses affidés en ouverture à l’une de ses communications, lors d’un des nombreux forums, qualifiera ces derniers de « fête de l’intelligence puisqu’à chaque fois, le reste du pays en profite en prenant connaissance des comptes rendus ». (Rabah Sbaa, Problématique de la culture et des langues lors des « Débats » sur De quoi la société algérienne est-elle le nom ?, Alger, 11 janvier 2014).

En fait, il s’agit là d’une simple reprise de la « ligne officielle » galvaudée par la direction du journal. Salle Cosmos, le 9 novembre 2013, Omar Belhouchet, directeur d’El Watan, présente le thème des débats du jour : Statu-quo autoritaire : quel coût pour l’Algérie. Il souligne « le besoin pressant, fort, de la société, du public, de nos lecteurs, de renouer avec les discussions qu’on a avec vous depuis 2005. El Watan organise ces débats dans un souci académique, scientifique, on a senti que c’est un besoin pour la société civile ». Le déroulement de cette rencontre fut précédé d’un bras de fer ubuesque, habituel aux affrontements caractérisant les différents canaux du pouvoir. En effet, un cafouillage dont seule l’administration a le secret a conduit d’abord à l’interdiction de la rencontre par le directeur de l’Office Riadh El Feth (OREF), dépendant du ministère de la culture et de Khalida Toumi (Messaoudi). L’émoi créé par cette décision conduit à un soulèvement de protestations animé par le journal criant aux « procédés liberticides » avant que la ministre ne se résigne à condamner la décision, blâmant son auteur et déclarant être étrangère à l’acte en cause dont elle assure tout ignorer, apparaissant comme protectrice de la liberté d’expression. Des épisodes rocambolesques semblables à celui-ci parsèment l’environnement politico-médiatique et pimentent souvent en ouverture les « Débats » d’El Watan.

LES ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS D’UN NON-DÉBAT

Maître du constat d’un délabrement politique dont ses journalistes traitent au quotidien, El Watan adopte « la refondation » comme ligne éditoriale. Ses signes apparaissent au début des années 2000 et singulièrement à la fin du premier quinquennat de Bouteflika. Animateur de changement politique en chantier, il vise l’édification d’une « société ouverte, juste, la démocratisation du système » et manifeste la volonté d’en casser les verrous. Cette ambition s’est dimensionnée parallèlement au passage en force du Président de la République pour un troisième puis un quatrième mandat.

Au lendemain de sa condamnation et de celle de son chroniqueur (Chawki Amari), Omar Belhouchet définit, en même temps que la sienne, la mission de son journal : « Nous avons été jugés dans un contexte politique difficile à gérer pour les autorités publiques. Il y a les grèves, la flambée des prix, des sommes faramineuses dans le Trésor public et un investissement absent… On constate également des tergiversations au niveau des institutions de l’État au sujet de décisions décisives [sic], de même que le citoyen ne semble pas s’enthousiasmer pour la révision de la Constitution. Toutes ces conditions placent le gouvernement dans une situation embarrassante, lorsqu’il ouvre, chaque matin, les journaux qui lui rappellent que de grandes tâches l’attendent. Le seul recours du gouvernement est de réduire la marge de liberté des journalistes. Quant à nous, notre mission est d’ouvrir le débat autour de tous ces sujets, et sur l’utilité de la révision de la Constitution… »  (Entretien à El Khabar, 8 mars 2008).

De sorte qu’il donne l’impression d’être un parti hors norme obéissant à ses propres lois, muni d’un programme à l’élasticité permanente. Dès lors, il se définit à la fois comme un mouvement aux élans rassembleurs et comme une université populaire mettant ses moyens à la disposition d’une société décomposée par les pratiques autoritaires. Il entend se poser en contrepied, offre son éducation, sa culture, son orientation politique et prend la tête de combats sur les langues, les droits de l’homme, les luttes des femmes, la laïcité, les libertés religieuses, politiques, syndicales. La tonalité imprimée au contenu apparent des sujets traités ne saurait faire l’objet d’une lecture routinière.

S’estimant être un pouvoir sui generis, institué de lui-même, par lui-même, il entend faire partager alentour la conviction d’être LE « contre-pouvoir » et L’« alternative ». La production éditoriale quotidienne s’investit dans la sélection des événements, prises de positions, décisions gouvernementales ou ministérielles et se donne comme objectif de censurer le gouvernement et l’administration. Le pouvoir est scruté dans ses différentes facettes, activités et relations : économie, police, armée, justice, libertés, partis et associations.

Comptabilisant journellement les innombrables décisions qui vont de l’incohérence, l’incompétence à l’arbitraire, El Watan s’offre le rôle du redresseur attendu, de l’interprète juste, du fédérateur de toutes les contestations, mécontentements ou révoltes. Le désordre institutionnel n’est jamais sous évalué, loin de là : la rédaction cloisonne les activités partisanes, différencie entre partis du sérail et mouvements à qui elle prodigue encouragements et soutiens. De fait, El Watan  fonctionne comme pouvoir entendant peser sur tout et comme un parti politique d’avenir, libre cependant de toute contrainte propre à une organisation politique.

Pour cela, il se fait éducateur en invitant au débat et en réintroduisant ce dernier à partir d’un objectif mûri et réaffirmé à chaque session : instruire, faire comprendre, éduquer, cultiver la société qu’il n’a ni peine ni scrupule à confondre avec la communion de son public. Emporté par le climat propice à de telles ambitions, un sociologue affirme avec beaucoup de certitude qu’il s’agit de « créer, en même temps que l’État, une société » (L. Addi, Débats d’El Watan Weekend en collaboration avec les éditions Barzakh , 26 mai 2012, Hôtel Essafir, Réflexions sur une nation en construction. L’orateur, après avoir souligné les racines européennes de l’État-nation, développe le point de vue suivant : « étions-nous prêts à former un État-nation, et une société?… Historiquement, culturellement, nous sommes une juxtaposition de communautés familiales. L’Algérie est en train de construire et l’État et la société).

En se dotant d’un noyau de spécialistes disponibles sachant accorder leur doxa aux ambitions du journal, ce dernier étoffe et élargit une influence qui lui permet de négocier une place particulière dans le champ politique.

L’enveloppe scientifique sollicitée est mise en forme puis rodée tout d’abord par les soins d’un journaliste doublé de la qualité d’universitaire qui, au début des années 2000, dispense, sous forme d’articles hebdomadaires, un cours en modèle réduit de philosophie politique. Puisées dans les grandes réflexions de penseurs européens des 18ème – 19ème siècles, ces contributions ayant pour thème les questions sur la souveraineté, les libertés publiques, le droit, la religion étaient servies comme des recettes miracle et comme modèles à suivre. Censées avoir fait leurs preuves ailleurs par le succès de leur application, ces pages choisies empruntent chez Hobbes, Locke, Bodin, Rousseau ou Montesquieu. Elles côtoyaient les articles du quotidien relatant les questions qui secouent la société et le pouvoir locaux. Or chaque concept tiré des classiques européens sur le pouvoir et le droit, la souveraineté et les libertés individuelles et collectives, l’État et la religion, supposait une longue réflexion sur son élaboration, les lieux de sa production/réception et son substrat historique. Cela commandait nécessairement un questionnement sur les prétentions à implanter, en les adaptant à d’autres constructions historiques, la série de solutions proposées. Ces envolées solitaires, si elles témoignaient d’une culture « science po » de bonne facture, n’étaient que la récitation périodique d’un monologue abscons.

Tirant sans doute la leçon de l’échec d’une méthode inappropriée, la formule des Débats ouverts changeait la perspective et donnait plus d’ampleur au projet culturel d’éducation mobilisatrice en politique. Le support restera celui du discours à caractère scientifique bénéficiant de la présomption de vérité parce que porté par l’homme ou femme de science.

Le choix du terme« Débats » et son dérivé« Forum » renvoie ipso facto à l’absence de tels exercices dans la vie publique, étant entendu que celle-ci est soumise invariablement et toujours aux mêmes discours. Aussi, les « Débats » s’inscrivent-ils en contrepoint comme parole contradictoire et libératrice.

À une société sevrée d’échanges, s’ajoute l’indigence qui frappe l’université sur le triple plan scientifique, logistique et financier. Or, les « Débats d’El Watan » offrent un cadre convivial en accord avec les habitudes de la bourgeoisie algéroise : les salles de l’hôtel Essafir (ex Aletti) et Ibn Zeydoun, Cosmos (à Riadh El Feth), lieux de rencontres et de spectacles, sont facilement transformées en amphithéâtres pour forums.

En exploitant l’absence de débats et l’affaissement du rôle de l’université, les responsables du journal ont d’emblée défini face aux besoins, le public correspondant. La formule d’usage au bas de l’annonce de « Débats » à venir, « le public est cordialement invité » vise en réalité un public. Les organisateurs savent parfaitement à quelle catégorie d’auditoire ils s’adressent. Il ne s’agit pas du « tout venant », mais de fidèles lecteurs plafonnant dans l’échelle sociale et les couches intermédiaires. Au sein de celles-ci, les universitaires fournissent un contingent de choix dans la mesure où, en leur sein, figurent des « débatteurs » capables de donner son sens à telle ou telle rencontre. Le reste de la salle est généralement peuplée de membres des professions judiciaires avec quelques ténors du barreau beaucoup plus soucieux de se faire voir que de parfaire leur culture, et plus généralement de membres de professions libérales : médecins, pharmaciens, architectes, chefs d’entreprises. Plus rarement, on peut noter la présence d’enseignants du secondaire, de syndicalistes et de militants et responsables de formations politiques et d’associations souvent liées à travers les journalistes, à El Watan. Autant dire que ce dernier réunit à peu de choses près les membres d’une famille sur l’unité de laquelle s’exerce une vigilance habilement proportionnée. En définitive, une sélection orientée et habilement encadrée.

Un tel public, privé d’échanges dont il serait friand, est en fait conquis d’avance par la thématique proposée dans la mesure où il vit l’accession à une culture politique qu’il reçoit comme l’assurance d’appartenir à une élite porteuse de solutions réprimées. Le propos scientifique, réinjecté dans le circuit éditorial, est censé prodiguer assurance et encouragement en vue de changements futurs.

Discours de délégitimation en appui sur la science et le savoir, les conférences attribuent au journal l’autorité présumée dont se prévaut « le pouvoir scientifique ». Pourtant, ces « Débats » sont le siège d’un paradoxe : producteurs de questionnements, ils contournent tout ce qui relève d’un tel processus. Expurgé, le questionnement fonctionne en mobilisation thématique dirigé vers le point de rencontre constitué par les ambitions du journal et de ses dirigeants/propriétaires.

Comme pouvoir, support fédérateur d’énergies savantes, El Watan ne saurait échapper à la question soigneusement éludée et contenue en filigrane dans les développements de ses invités. À quoi « le quotidien indépendant » est-il relié? Comment son dispositif opère-t-il compte tenu du poids de « l’autoritarisme » et de « la corruption » ? Suffirait-il d’exposés « académiques » pour que soient ignorées les relations d’affaires dans lesquelles il s’implique? Au sein de quelles filières de protection trouve-t-il le moyen de monnayer une telle « indépendance » ?

 Discours d’autorité s’adressant à un public d’âge mûr préparé à en recevoir les bienfaits sans détenir les moyens d’accès à la contradiction ou à la disputation, le propos savant guidé par les objectifs unifiés d’El Watan et de ses experts, est clos en doxa. Les rencontres finissent par rappeler les meetings de partis où l’assistance n’est là que pour écouter sagement et applaudir. Le « quotidien indépendant » s’approprie les discours scientifiques et se félicite d’être un centre rassembleur autour de démonstrations justifiant les assauts permettant de fragiliser ou de relancer telle institution, de suggérer, dénoncer tel programme ou orientation. L’appel à la science opère en leurre masquant les points d’appui à l’intérieur d’un système de pouvoir clanifié à qui il faut, pour fonctionner, des éléments de déstabilisation et de fidélisation internes. De sorte que le référent académique introduit l’idée de distanciation au service du journal, de ses projets en étant versé au milieu de ramifications dont les intérêts lui échappent totalement. Sollicité comme source de dynamisme, le discours scientifique se transforme en phénomène de fixation et d’immobilisme empêchant de percer les blocages souvent dénoncés. Ainsi, les « Débats » jouent-ils le rôle du prestidigitateur dont le tour ne saurait atteindre son but qu’en distrayant l’attention, empêchant de voir, de comprendre et de pénétrer le secret de sa magie.

QUELQUES APPLICATIONS

Une esquisse typologique des « Débats » les classerait, schématiquement, en deux catégories : ceux qui ont pour objet des sujets à prétention scientifique et ceux dont l’intérêt est plus directement centré sur la prise en charge d’un engagement politique immédiat face à l’actualité.

Si la distinction est souvent difficile à opérer compte tenu des chevauchements impliqués par les mélanges et hybridations qu’affectionnent les animateurs, il reste toutefois possible d’aborder sous des angles nuancés « La condition de la femme à l’épreuve de la hiérarchie des sexes » (27 mars 2008),  « Quel changement, pour quelle Algérie ? » (22 avril 2011), « Maghreb-Machreq : entre vague démocratique et reflux autoritaire » (23 mai 2011), « Le printemps arabe entre révolution et contre-révolution ? » (23-25 septembre 2011), « Cinquante ans après l’indépendance, quel destin pour l’Algérie » (5,6,7 juillet 2012), « Autoritarisme, rente et corruption » (9-10 novembre 2013).

Il ne s’agit pas de faire la critique ordonnée des communications offertes lors des différents thèmes de réflexion. D’abord, parce que chacune mériterait sans conteste un article. Ensuite, parce qu’on présuppose que toutes les interventions ont d’une façon ou d’une autre, un apport louable, éclairant plus ou moins sur les objets portant à discussion. Notre souci se limite aux formes d’intervention et de prétention aux « Débats » contradictoires. Dans quelle mesure peut-on accepter cette qualité en la tenant, à l’instar d’ El Watan, comme une évidence constamment rappelée par ses rédacteurs qui nous renvoient cet exemple parmi d’autres  :

« En raison, en moyenne, d’un forum par quinzaine de jours, El Watan en est actuellement à sa cinquième année d’organisation de débats féconds et contradictoires, avec la présence d’intellectuels et de personnalités politiques de différentes tendances, sur les grands thèmes politiques, économiques et socioculturels qui agitent notre société, mais pas une seule fois on a vu les caméras de la télévision algérienne venir, ne serait-ce que par curiosité, investir les lieux et s’intéresser à ces rencontres qui, de l’avis unanime des participants, se présentent comme un excellent réceptacle d’analyses, d’idées et de réflexion sur la nature de la crise multiple et multiforme qui nous entoure. Le boycott systématique de ce genre de manifestation, une pratique courante qui ne touche pas uniquement les forums d’El Watan, renseigne de manière éloquente sur la nature idéologique du système d’exclusion en vigueur… » (Ali Merad, Infantilisation médiatique, 28 avril 2011, p.17).

On le voit, El Watan sous différentes formulations, s’il se donne pour ambition d’abattre l’unanimisme, s’en sert pour son propre compte. La mise en exergue de « l’avis unanime » disqualifie la notion même de « Débats ».

Certes, il est bienvenu de prendre des initiatives cassant le monopole de la parole exercé par l’entreprise nationale de télévision et tenter de fournir des ressources en faveur de la liberté d’expression. Mais la vérité oblige à reconnaître que les « paroliers » appelés par El Watan à « égayer » ses « Débats » sont d’une façon ou d’une autre des expressions du régime accessoirement en discordance avec les maîtres du moment. Signalons à cet égard l’exemple d’un Ahmed Benbitour. Homme du sérail, ayant servi au plus fort moment des violences d’État, comme ministre des Finances, Premier ministre en 1999, il sera un animateur assidu des « Débats », se faisant fort de faire basculer l’Algérie vers un régime de réformes démocratiques. Mouloud Hamrouche, autre figure confondue avec la notion de réformes depuis une trentaine d’années, bénéficie également des largesses médiatiques du « quotidien indépendant ».

 Point n’est besoin d’égrener la liste des prétendants à un pouvoir dont ils sont en réalité la composition réserviste pour souligner combien la volonté de se disjoindre d’une culture politique est un leurre construit de toutes les pièces recyclées.

L’ambition des propriétaires du quotidien ne met aucune limite à la boulimie annexionniste : se confondant avec l’opinion publique, le citoyen et la démarche citoyenne, ils s’identifient à « la société civile ». La frénésie qui s’empare du « concepteur des Débats » est à cet égard suffisamment éloquente quand bien même Mohamed Hachemaoui tenterait-il, vainement, de faire oublier le mélange des genres qu’il pratique. Payé et missionné par le journal, il se drape de la dimension scientifique du politologue en reprenant sans nuance la propagande de ses commanditaires, convaincu par ailleurs que style ampoulé et référence à l’académisme vont de paire. Ainsi en est-il de cette formule injectée dans plusieurs programmes : « De quoi la conquête coloniale fut-elle le nom ? », « De quoi la société algérienne est-elle le nom ? » (utilisée deux fois, en 2012 et en 2014), »De quoi l’événement historique est-il le nom ? ».

Le détour par la présentation qu’il offre du « colloque international El Watan-Institut Maghreb Europe de l’université Paris 8″ est plein d’enseignements :

« Les bouleversements déroutants que connaît le sud de la Méditerranée depuis le début de l’année, en donnant congé aux thèses consacrées, appellent un renouvellement des paradigmes. Le journal El Watan et l’IME de l’université Paris 8 entendent, en organisant un colloque international à Alger, s’atteler à cette tâche. En réunissant trois jours durant une brochette d’intellectuels et de chercheurs de haut rang, l’atelier de réflexion ambitionne d’apporter – au plus loin des clichés médiatiques que des scénarios des officines – des analyses informées par la connaissance historique et la pratique du terrain, seules en mesure d’offrir des clés d’intellection des bouleversements survenus dans cette région névralgique de l’ordre mondial. Le colloque, initiative de la société civile ambitionne d’élaborer un bilan provisoire des connaissances sur le « printemps arabe »

Le questionnement de départ s’efface peu à peu derrière les postulats dictés par les marchands d’opinion qui sont les dépositaires de « la manifestation intellectuelle et citoyenne ». Ce colloque réparti en six « panels » aurait certainement pu apporter des éclairages en étant l’occasion de démentis cinglants aux thèses d’El Watan sur « le printemps arabe ». Maître des « Débats » comme concepteur et propriétaire de l’entreprise à travers ses finances, le journal peut édulcorer voire escamoter tout ce qui s’inscrirait loin des idées dont il se fait le véhicule sur les bouleversements à l’étude.

Des débats d’envergure sur des sujets d’une telle gravité emportent en principe et nécessairement la mise en confrontation de points de vue contradictoires, répercutant la dissidence, quand bien même se situeraient-ils dans l’axe de la problématique commune. Dans ses compte-rendus le journal s’arrange, à partir de la possession du terrain qu’il investit et balise au préalable, pour restituer une lecture tronquée. Au demeurant, l’escroquerie intellectuelle est patente dès le départ. En effet, les confrontations qui ambitionnent d’interroger le monde dans les différents paramètres et paradigmes devraient en principe avoir pour lieu d’échanges l’enceinte universitaire.

Pourquoi, depuis une vingtaine d’années le glissement s’est-il fait de l’université et de ses facultés vers un organe de presse qui appartient à des cercles d’un pouvoir constellé en de nombreuses branches mais qui persiste à se dire « indépendant » ?

Lieu de prédilection des colloques et de leurs débats, l’université remplissait un tel rôle parce que les lignes de front de l’échange sont multiples. Le débat à chaud est appelé à se prolonger à travers divers canaux de communications, à se fixer au sein de publications des actes des colloques et à poursuivre son parcours dans le champ culturel. Or, l’université a très vite cessé de jouer ce rôle. Elle a d’abord été asservie au profit d’un régime politique, ses expressions et sollicitations. Ensuite, elle a été sevrée matériellement et financièrement rendant possible le rachat de l’espace culturel des débats par les appétits marchands.

Ce phénomène n’a rien de spécifique au terrain algérien même si les pesanteurs historiques ont leur importance. Il s’est installé dans la durée depuis que les confrontations et les joutes savantes ont été taries, expulsées de l’université dépouillée des moyens d’organisation correspondants. Le résultat du déplacement du centre d’échange naturel, l’université, vers des médias ou des groupes/institutions d’influence privés garantissant les financements, explique le resserrement et le fléchissement de la parole savante désormais tenue en laisse. Transnationale, la chute vers l’indigence matérielle et financière se retrouve au sein de l’université française appelant en conséquence à divers partenariats où El Watan puise ses choix.  Contrairement à ce qui se passait jusqu’à la fin des années quatre-vingt, les établissements universitaires, démunis des moyens d’organisation de colloque, de l’édition et de la diffusion de leurs travaux, s’en remettent à des sponsors, à des partenariats. Ces derniers sont les maîtres des finances permettant l’expression au sein du monde de la réflexion qui finit par sombrer dans la marchandisation : elle s’achète, se négocie et se vend en servant des objectifs qui sont aux antipodes de son ancrage intellectuel. Tels sont les effets directs du libéralisme, entamant profondément le rôle et la mission du service public sur la base d’un dogme, le désengagement des finances publiques. Ajoutée à la déréglementation, la réduction du financement public garrote les universités en organisant la cession de la parole savante et le débat d’idées au plus offrant.

Cependant, la captation de la réflexion en marchandise, dans un monde universitaire qui ne manque pas de traditions, laisse place aux lanceurs d’alerte. Les filiations historiques restent vivaces, bénéficiant d’un pluralisme relatif où l’écrit et  la parole dissidents trouvent leur place. Les colloques fermés sur une marchandisation du savoir et de l’expertise n’échappent pas à des formes critiques qui dénoncent les dérives en la matière. Ce filet protecteur présent dans les universités françaises est inexistant en Algérie.

Le partenariat El Watan-Institut Maghreb-Europe de l’université Paris 8 n’est qu’une application parmi d’autres et trouve sa particularité dans un concubinage algéro-français. Son objectif est centré sur un « mixte franco-algérien » développé au cours des années 1980 par l’un des directeurs de l’institut, toujours à l’écoute du ministère français des affaires étrangères, René Gallissot. Un tel but vise à dynamiser les composantes des classes moyennes des deux côtés de la Méditerranée en procédant à leur hybridation par des courroies à caractère politique et culturel, gommant les aspérités historiques en masquant les hiérarchies. L’Institut Maghreb-Europe fournira périodiquement des conférenciers dont les thèses seront intégrées par El Watan sous les différents clichés allant de « la société civile » à « la citoyenneté » en passant par la « laïcité » ou « le statut des femmes ». Le cliché consiste à récupérer les concepts dans ce qu’ils ont d’accrocheurs, de séduisants, en les répercutant selon un processus discursif bénéficiant de présomptions scientifiques. Nul n’y verra en quoi et comment l’ensemble est investi dans des mécanismes constitutifs de rapports inégalitaires et discriminatoires. Le quotidien « libre et indépendant » se fait l’artisan de la sélection sociale en prenant appui sur la construction d’un « mixte » codifié par les maîtres de la géostratégie Maghreb-Europe.

Loin de s’interroger sur la nature exacte des rencontres dont ils sont les vedettes, les savants invités d’El Watan sont submergés par les effets médiatiques permettant à ce dernier de façonner une pensée unique, lisse, linéaire derrière la vitrine alléchante des « Débats ».

LES PROLONGEMENTS

La rencontre entre le média et le savant facilite une unité de langage et une reconnaissance circulaire adoubée par des autorités politiques et techniques étrangères qui prennent de plus en plus en charge la « bonne formation » des journalistes. S’identifiant aux interprétations des péripéties ayant fortement marqué le (les) « printemps arabes »El Watan relève d’un programme politique d’envergure consistant à « combattre l’autoritarisme par l’autoritarisme », en substituant un système autoritaire à un autre. Le changement, relatif, ne porterait, en réalité, que sur les personnes. Tout consiste à faire partager à un environnement proche par ses déterminismes sociaux des idées de transformation, de réformes ordonnées selon les modes séduisants de production journalistique. À cet égard, il importe de soumettre à réflexion non seulement la formation des journalistes mais aussi les circuits qui y pourvoient.  El Watan (20/12/2014 en ligne) nous en livre un exemple : « L’ambassade de France en partenariat avec le Centre de formation et de perfectionnement des journalistes de Paris [CFPJ] organise une formation en journalisme politique au profit des hommes de la presse écrite algérienne. Ce stage a regroupé entre autres des journalistes d’El Watan, Liberté, Le Temps d’Algérie, l’APS [Algérie Presse Service], L’Expression et le Jeune Indépendant. Cette formation, encadrée par Halla Kodmani, responsable de la rubrique Syrie à Libération et ancienne attachée de presse de Boutros Boutros-Ghali à l’organisation internationale de la francophonie, a porté notamment sur les différents genres de la rédaction adaptés selon l’actualité nationale, des travaux d’application sur les couvertures d’événements politiques…Notons que la deuxième session de cette formation est prévue pour le 25 janvier prochain ; elle s’inscrit dans le cadre du programme en hommage au journaliste-écrivain et poète, Tahar Djaout, qu’organise l’ambassade de France pour des journalistes algériens. Par ailleurs, il est utile de rappeler qu’une autre formation en journalisme politique au profit de la presse arabophone encadrée par la même formatrice, avait été également organisée, dans le même sillage, au mois d’août dernier. Aussi, toujours dans le cadre de la coopération menée dans le domaine des médias avec la presse algérienne, l’ambassade de France dispose d’un grand programme de formation pour le secteur de l’audiovisuel, où plus de 100 journalistes de la radio algérienne ont déjà bénéficié de ces stages ».

À partir d’une matrice, « l’autoritarisme », les journalistes d’El Watan quadrillent la rédaction de poncifs sur la religion, la république, la laïcité, les langues qu’ils truffent de recettes sur l’usage de l’histoire, du droit, de la sociologie, de l’économie, en faisant appel, régulièrement, à des experts pour donner plus d’épaisseur à des articles grevant souvent, par leur platitude, les ambitions affichées. L’appel à des spécialistes sous la forme d’entretiens s’apparente à un prolongement des « Débats » privilégiant l’impératif didactique destiné à mieux faire partager les objectifs du journal. Les figures savantes administrent, derrière une présentation flatteuse, la leçon magistrale à un public pressé de tirer réconfort et assurance pour l’avenir. Rassuré sur le bien-fondé d’idées dont il ne maîtrise ni la construction, ni la traduction, le public-alibi ou masse de manœuvre  repart, confirmé dans la certitude de ses choix politiques et sociaux ainsi que de son rôle prochain.

Parmi les figures savantes intervenant à la fois au sein de « panels » et poursuivant la mission de défrichement de terrain et de son irrigation à coups d’entretiens, Aïssa Kadri fait une irruption remarquée à El Watan. Elle suscite, par sa soudaineté d’abord, sa permanence ensuite, nombre d’interrogations.

Enseignant discret cultivant un effacement calculé depuis une trentaine d’années à l’université Paris 8 puis à l’Institut Maghreb-Europe, il mettait un point d’honneur à fuir toute médiatisation. Plus encore, toute prise de position publique, affichée, lui était insupportable et, de ce fait proscrite tout le temps qu’ont duré les événements qui ont ensanglanté son pays d’origine. Au cours de la seconde moitié des années 2000, il devient l’un des véhicules scientifiques appuyé sur la sociologie « générationnelle » du monde intellectuel à cheval entre Paris et Alger. On le verra le 4 novembre 2009, animer, en compagnie de Claudine Chaulet, une conférence-débat au salon du livre d’Alger, autour de l’ouvrage sur M’Hamed Boukhobza (« Connaître et comprendre sa société »). Au cours d’un de ses entretiens avec Hassan Moali, sous le titre-choc « L’Algérie est dans un statut-quo mortifère », il découvre en novembre 2014 que les recteurs sont nommés (en Algérie) « sur des bases clientélistes et d’allégeance » alors qu’ils devraient l’être « selon les seuls critères de compétences scientifiques » (El Watan, 29/11/2014).

Le jargon puisé dans son terrain de recherches jalonne les longues interviews périodiques auxquelles fait appel El Watan en prolongement de « Débats » tenus en état de veille. Cette mutation s’est affirmée pour ne plus se démentir à la suite de deux circonstances : celle qui lui a valu sa désignation comme directeur de l’Institut Maghreb-Europe et celle qui l’a propulsé comme membre du quatuor organisé en « Cercle Nedjma », avec  Mohammed Harbi, Madjid Benchikh et Ahmed Dahmani. Le militantisme tardif de Aïssa Kadri trouve ses premiers frémissements quand Mohammed Harbi en a fait le « maître de cérémonie » de son départ à la retraite. L’épanouissement militant révélé par les contributions à El Watan correspond au tournant de la bataille pour le troisième mandat et la révision de la Constitution. Ne quittant plus la scène médiatique offerte par El Watan depuis 2001, il devient cet « œil sociologique » d’investigation ponctuant les moments propices choisis en partenariat. Squattant les programmes de recherche de l’Union Européenne, en particulier les appels d’offre sur le Maghreb, il sera souvent au centre d’initiatives de colloques discrets à cheval sur l’Europe et le Maghreb. La rencontre de Sidi-Fradj-hôtel El Marsa (Alger) sur « Les révoltes arabes entre délitement, contestation et réformes, état des lieux » est un exemple parmi d’autres. Ce symposium rassemble un partenariat de sept universités nord-sud de la Méditerranée (Alger3, Meknès, Tunis, Tarragone (Barcelone), Cracovie, Florence et Paris 8, El Watan du 28/11/2014). Il fera la jointure entre les préoccupations programmatiques des maîtres réels de l’Institut Maghreb-Europe, c’est-à-dire le ministère des Affaires Étrangères qui conditionne ses subventions selon des objectifs stratégiques, et une connaissance de vieille date de l’université d’Alger des années 1980, Farid Djebaïli. Produit de Science-Po d’Alger, ce dernier figure, jusqu’au 10 janvier 1993, comme « responsable de la section de l’évolution de la  politique interne au sein de l’Institut d’études et de stratégie globales ». Il retrouve Aïssa Kadri à Paris depuis cette date, puisqu’il sera chargé de diriger, au sein du Centre culturel algérien, l’ELCO, service algérien d’enseignement de la langue et de la culture d’origine, mis en place par un accord algéro-français. Il prend la tête de l’École algérienne de Paris dès sa création, en 2001. En 2012, un décret tente sans succès de mettre fin à ses fonctions. Cette promiscuité fermera à Aïssa Kadri bien des portes d’intellectuels de l’université Paris 8 durant les années 1990. Le changement de circonstances produisant d’autres positionnements, marqueurs d’intérêts nouveaux, recompose le milieu intellectuel. El Watan  parvient de la sorte à se concilier des intellectuels qui jusque-là, le tenaient au moins en suspicion pour ses orientations éditoriales. Mohammed Harbi, comme Madjid Benchikh, finiront par compter parmi les collaborateurs fidèles d’El Watan dont ils ne se démarqueront plus jamais. Le « Cercle Nedjma » trouve auprès du journal réception et réceptivité au point de publier systématiquement, à la demande de ses membres, déclarations et prises de position. À titre d’illustration, retenons ces quelques exemples :

* « Hommage du Cercle Nedjma à Pierre Chaulet – Pierre Chaulet, qui vient de nous quitter, était un de ces esprits rarissimes qui a, toute sa vie refusé de monnayer son engagement en privilèges, notamment durant la guerre de libération nationale. Il restera pour nous un exemple car il a garanti, jour après jour, son intégrité non seulement en paroles mais aussi en actes … » (El Watan, 7/10/2012). Les signataires occultent le rôle joué par Pierre Chaulet, au même titre que beaucoup d’autres « héros de la guerre de libération nationale », ayant cautionné toutes les horreurs des années 1990 et la politique de tortures et de massacres de populations ordonnée par les généraux de l’ANP. Faut-il rappeler, qu’il a été, en compagnie de Kamel Rezzag-Bara à la tête de l’Observatoire des droits de l’homme, organisme officiel chargé de couvrir les atrocités commises par les escadrons de la mort ? Lié à Ali Haroun, il suivra ce dernier au sein de différentes organisations, notamment politiques. Il est des hommages qu’il faudrait mesurer à la signification de tous les engagements et parmi ceux-ci il en est qui effacent, par leur caractère criminel, un passé aussi élogieux soit-il.

*« Les élections et après ? »- »Déclaration du Cercle Nedjma », El Watan, 24/6/2012.

*« L’appel du Cercle Nedjma : Lever les hypothèques » à l’occasion de la visite de François Hollande à Alger, El Watan, 15/12/2012.

*« Déclaration du Cercle Nedjma – Pour une refondation de la République algérienne encore et toujours…C’est le clientélisme et le clanisme qui président aux désignations aux postes de responsabilité dans tous les rouages de l’État… » El Watan, 27/1/2014.

Derrière la « refondation », le quatuor du « Cercle » est dans la recomposition à teneur libérale. En récupérant Aïssa Kadri, Mohammed Harbi et Madjid Benchikh rompent avec leurs positions antérieures des années 1990, s’estimant sans doute distanciés par rapport aux épineuses questions qui demeurent posées sur la criminalité marquant les institutions de l’État derrière leurs dirigeants. Le partenariat avec El Watan est un condensé de simulacres traversant l’état des lieux politiques. Tout se construit à partir d’une résistance déclarée à « l’autoritarisme » unifiant les propriétaires d’un organe de presse et des intellectuels en cénacle demandeurs de supports gratifiants. Les uns offrent une réputation construite sur des engagements antérieurs mâtinés depuis par des apports mélangeant compétence technique et allégeance géostratégique. Les autres mettent à leur disposition des espaces éditoriaux à discrétion. Les réputations établies contribuent à donner du crédit aux menées d’El Watan contre « l’autoritarisme ». En retour, les apparitions calculées des experts sur les concessions éditoriales et la régularité de celles-ci alimentent dans la durée les fondements corrompus de célébrités exemplaires.

Désormais, grâce aux stratagèmes à base de calculs intéressés de part et d’autre, El Watan s’assure la notoriété de « Quotidien indépendant », celui de l’ouverture libérale et de « l’anti-autoritarisme », tandis que les intellectuels pérennisent en toute connivence les artifices et tromperies difficiles à déchiffrer pour le lecteur le plus informé en « algérologie ». En effet, en s’adonnant au ravalement d’El Watan, les intellectuels du « Cercle Nedjma », comme d’autres, participent au camouflage de l’identité réelle du journal. Ils ne sont plus en position de révéler cette dernière en même temps qu’ils font barrage à toutes les tentatives de questionnement, rapidement vouées à l’échec.

Ce verrouillage de la quête du pluralisme ferme la porte à une entreprise autrement nécessaire sur le démaquillage du langage politique. Celui-ci est le passage préalable permettant l’accès à l’intelligibilité de l’arsenal quotidien d’El Watan (comme du reste de la presse) : partis politiques, opposition, réformes, associations, syndicats, droits de l’homme (et leurs ligues), police, justice, armée… Ces entrées à partir desquelles se construisent articles dits d’information et commentaires sont immanquablement entachées de présupposés qui ont investi le champ politique et social à partir de la décomposition du parti unique. Cela ne signifie pas que le substrat culturel alimentant antérieurement la puissance du parti et de la pensée uniques ait disparu. Il s’est dilué dans tous les espaces en recomposition depuis. Dès lors, les présupposés attachés aux concepts, aux fonctions, aux institutions trouvent un terrain favorable à la reconduction d’une pensée unique déconcentrée.

Le discours sur les libertés, le droit, les droits, l’ouverture, la modernité, la diversité ne vaut que par sa puissance de séduction projetant le lecteur vers un monde dont les acteurs changent constamment d’apparence. Ce pouvoir séducteur est d’autant plus efficace qu’il est porté non seulement par les éditorialistes et commentateurs mais surtout parce que ces derniers agissent de plus en plus en étroite collaboration avec un type de savant asservi ou subjugué par les médias.

L’enchevêtrement d’intérêts empêche les interrogations déterminantes, parce que dérangeantes, sur El Watan et ses objectifs réels. L’intellectuel consacré se donne bonne conscience en considérant les bienfaits qu’il retire des « Tribunes ouvertes ». Pourtant, depuis sa fondation et le chemin parcouru, il n’est pas interdit, loin s’en faut, de soumettre l’entreprise florissante à quelques supputations.

Tout d’abord, El Watan, propriété de quatre ou cinq associés sortis en droite ligne d’El Moudjahid, n’a jamais rompu avec les procédés souterrains. Qu’il s’agisse de son mode d’administration, du statut de ses journalistes comme de ses choix éditoriaux, le masque est toujours de rigueur.

Ensuite, ses liens avec les différents faisceaux où se construisent les nids relationnels sources d’informations et de « scoop » sont habilement voilés par la présomption d’« anti-autoritarisme ».

Enfin, sur le plan financier, il ne révèle jamais rien sur ses apports en publicité, ses gains et ses placements qui demeurent, comme pour beaucoup d’entreprises dont il dénonce la corruption, occultes. On pourrait s’interroger sur le budget qu’un tel journal est capable de débloquer pour la mobilisation d’une trentaine de chercheurs et de spécialistes dont il assure le déplacement, le gîte, le couvert et la sécurité dans les hauts lieux de l’hôtellerie algéroise.

Ses affinités profondes apparaissent périodiquement lorsque sont en jeu les services de sécurité et leur responsabilité dans les massacres des années 1990. Citons deux exemples :

*l’exécution des moines trappistes de Tibhirine : Dans son édition du 23 mars 2008 (p.2), El Watan consacre deux articles, « Le grand déballage ? » (Omar Berbiche, copropriétaire du journal), « La fin d’une thèse… » (Aziri M.), et une interview résumée dans un titre par Salima Tlemçani « Rina Sherman : Auteur de l’enquête sur les moines de Tibhirine – Contant a été poussé au suicide ».
Les trois journalistes traitent de l’assassinat des moines avec comme théâtre d’affrontement des journalistes de la presse parisienne dont l’un, Didier Contant, s’est suicidé, après avoir été accusé par nombre de ses confrères d’avoir agi comme agent des services spéciaux algériens (DRS) lors d’une enquête ayant blanchi ces derniers. Pour l’essentiel, retenons que la page 2 de cette édition du 23 mars 2008 défend pied à pied la thèse officielle, celle des services secrets algériens.

*le 18 septembre 2015, sonnant comme un hommage gommant toutes les aspérités et avec elles les crimes innombrables dont il porte la responsabilité,  El Watan gratifie le général Mohamed Mediène d’un portrait élogieux après son limogeage.

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Dans les moments de vérité, El Watan tombe le masque par la force des choses. Les fibres qui le lient au régime politique sont innombrables. Elles remontent aux temps de la construction des édifices journalistiques et traversent toutes les péripéties du système. « L’autoritarisme », angle d’attaque privilégié d’El Watan, n’est pas né avec Bouteflika et son clan. Il est appelé à leur survivre. Or, le « quotidien indépendant » a grandi et prospéré à l’ombre de « l’autoritarisme » et de la corruption. Loin d’être sans appartenance clanique et clientéliste, ce journal n’a jamais échappé au fonctionnement en réseaux cloisonnés où il trouve ses liens nourriciers : dans l’armée, la police, la justice, les fonctions administratives et les entreprises publiques et privées. Les aréopages d’investiture suprême ont leurs courroies de transmission, veillant à la fructification des demandes quotidiennes.

El Watan nous dira-t-il un jour comment il aurait su se marginaliser par rapport au tissu de fidélisation à l’égard des puissances de l’ombre ? Comment aurait-il échappé au circuit des loyautés entretenues par les faveurs multiformes au point de se tailler un espace transnational garanti par l’exploitation du lien binational ?

Conçus et étudiés pour être des « Débats » de l’entre-soi, les forums d’El Watan construisent une image/slogan l’identifiant à l’idée de « contre pouvoir ». Le marketing intellectuel, y trouvant son compte, contribue à donner à cette illusion grossière les apparences d’une réalité.